27.5.08

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Le premier langage des humains était fondé sur les gestes. Il n’y avait rien de primitif dans ce langage qui coulait des mains des hommes et des femmes, rien de ce que nous disons aujourd’hui qui n’aurait pu se dire à l’aide de l’ensemble infini des gestes possibles. Les gestes étaient complexes et subtils, ils nécessitaient une délicatesse de mouvement qui, depuis a été complètement perdue.Pendant l’age du silence, les gens communiquaient d’avantage et non pas moins. La simple survie exigeait que les mains ne soient jamais au repos, et ce n’était que durant le sommeil (et encore) que les gens cessaient de se dire des choses. On ne faisait aucune distinction entre les gestes du langage et les gestes de la vie. Le travail que supposait la construction d’une maison par exemple ou la préparation d’un repas n’était pas moins une expression que le geste signifiant Je t’aime ou je suis sérieux . Lorsqu’une main venait protéger le visage de quelqu’un qui était effrayé par un grand bruit, quelque chose était dit, et quand les doigts servaient à ramasser un objet que quelqu’un avait laissé tomber, quelque chose était dit, et même quand les mains étaient au repos, cela aussi disait quelque chose.Naturellement, il arrivait que l’on se comprenne mal. Par moment, il arrivait que quelqu’un lève un doigt pour se gratter le nez, et si par hasard son regard croisait alors celui de son amant ou de son amante, le geste pouvait être mal compris, il ressemblait énormément à celui signifiant je comprends à présent que j’ai eu tord de t’aimer. Ces erreur de compréhension étaient déchirantes. Et pourtant, comme les gens savaient avec quelle facilité elles pouvaient se produire, comme ils n’entretenaient pas l’illusion de comprendre parfaitement ce que les autres disaient, ils avaient l’habitude de s’interrompre mutuellement, afin de demander s’ils avaient bien compris. Parfois ces malentendus étaient même désirables puisqu’ils donnaient aux gens une raison de dire : pardonne moi, je ne faisais que me gratter le nez. Naturellement, je n’ai jamais douté que j’avais raison de t’aimer. Du fait de la fréquence de ces erreurs, avec le temps, le geste pour demander pardon a pris une forme des plus simples. Il suffisait simplement d’ouvrir la paume pour dire : pardonne moi.
[ ...] Si au cours d’une soirée ou encore au milieu de gens dont vous vous sentez distant, vos mains parfois pendent maladroitement au bout de vos bras_ si vous ne savez qu’en faire, si vous êtes envahis par la tristesse en sentant l’étrangeté de votre propre corps_ c’est parce que vos mains se souviennent d’une époque où la division entre l’esprit et le corps, le cerveau et le coeur ce qui est à l’intérieur et ce qui est à l’extérieur, était bien moindre. Nous n’avons pas complètement oublié le langage des gestes. Nous avons gardé l’habitude d’agiter nos mains en parlant. Applaudir, montrer du doigt, signaler du pouce que tout va bien, autant d’artéfacts appartenant à d’anciens gestes.. Se tenir par la main, par exemple est une façon de se rappeler comme il est bon d’être ensemble et de ne rien dire. Et la nuit, quand il fait trop sombre pour voir, il nous faut faire des gestes sur le corps de l’autre afin de nous faire comprendre.
N. Krauss (l'histoire de l'amour)
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4 commentaires:

Cathiminie a dit…

bravo...j'ai toujours su que le corps avait son langage...la dernière phrase me laisse rêveuse...a bientôt...bisous

Minijupe a dit…

C'est vrai qu'elle est belle cette dernière phrase.
Mais quand "l'autre" ne comprend rien ???.......

juillev a dit…

Cath: Tu es bien placée pour le savoir!

Mini:Il y en a surement toujours un quelque part succeptible de comprendre le langage du corps

öö a dit…

Bon, j'aime beaucoup le texte, son mouvement nous entraîne malgré nous. La faille s'ouvre et on ressent le vertige du temps. Les mots pour le dire se détachent et se colorent d'étrangeté. Mais comment dire le muet, l'oublié ?.... Bref, en fait, c'est l'image qui m'a accroché. ;-)