16.1.20

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Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration

Coucher avec elle
Pour l’ombre unique et surprenante
Pour la même chaleur
Pour la même solitude

Coucher avec elle
Pour l’aurore partagée
Pour le minuit identique
Pour les mêmes fantômes

Coucher coucher avec elle
Pour l’amour absolu
Pour le vice, pour le vice
Pour les baisers de toute espèce

Coucher avec elle
Pour un naufrage ineffable
Pour se prouver et prouver vraiment
Que jamais n’a pesé sur l’âme et le corps des amants
Le mensonge d’une tache originelle

Robert Desnos


9.1.20

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Au bout de l’amour il y a l’amour.
Au bout du désir il n’y a rien.
L’amour n’a ni commencement ni fin.
Il ne naît pas, il ressuscite.
Il ne rencontre pas. Il reconnaît.
Il se réveille comme après un songe
Dont la mémoire aurait perdu les clefs.
Il se réveille les yeux clairs
Et prêt à vivre sa journée.
Mais le désir insomniaque meurt à l’aube
Après avoir lutté toute la nuit.
  
Parfois l’amour et le désir dorment ensemble.
Et ces nuits-là on voit la lune et le soleil.

L.Wouters

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Je n’ai que moi
En chaque jour
Pour accueillir l’aube nouvelle
Mais dès qu’au songe je m’attèle
Je n’ai que toi

Je n’ai que moi
Pour encaisser
De toute la vie les escarres
Mais dès qu’en rêve je m’égare
Je n’ai que toi

Je n’ai que moi
Lorsque j’épie
De l’avenir l’heure qui chante
Mais dans mes prières ardentes
Je n’ai que toi

Je n’ai que toi
Pour m’éblouir
Et pour embellir les images
Mais dès que j’ai tourné les pages
Je n’ai que moi

E. Granek

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L'amour finira avant que j'aie l'Amour
Je le verrai comme d'une prison
on voit les fleurs
si belles
qu'elles ont l'air de marcher
et que les yeux sont en larmes
de se répandre jusqu'à elles.
L'amour finira mais je dirai
qu'une certaine nuit
de rap de paupière de vent et de cigale
je suis entré dans le jour de ton corps.
Je dirai
que j'ai vécu de toi
et que je meurs
en descendant pétale à pétale
l'escalier du souvenir.

Alain Borne

6.1.20

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Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète.
Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l'étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi.
Si tu savais.

Robert Desnos

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Quand il faudrait suspendre le souffle devant le magique éphémère 
quand il serait urgent de sursoir pour rassembler les cœurs figés  
quand le feu et la glace marchent ensemble la tête à l’envers 
quand les oiseaux chantent en janvier tant l’air est doux 
quand les fleurs givrent sur place en une nuit de glace 
quand nous savons les yeux ouverts brutalement happés ailleurs 
quand juste le parfum de la main bouleverse la caresse de l’étreinte 
quand le sensuel s’émerveille aux velours de pétales sur la peau 
et quand les peaux se mêlent de beau 

Quand tous ces indicibles sont sans mots,

Je lui rends grâce d’être là - la Vie
et Nous désire à l’envi.

C.Grandemange


22.12.19

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"je redécouvrais à Tipasa qu'il fallait garder intactes en soi une fraicheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l'injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l'ancienne beauté, un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que dans les pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m'avait pas quitté. C'était lui qui pour finir m'avait empêché de désespérer. J'avais toujours su que les ruines de Tipasa étaient plus jeunes que nos chantiers et nos décombres. Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. O lumière ! c'est le cri de tous les personnages placés, dans le drame antique, devant leur destin. Ce recours dernier était aussi le nôtre et je le savais maintenant. Au milieu de l'hiver, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un été invincible.
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( extrait de"retour à Tipasa", Albert Camus, 1952)

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"Ce qui compte, à mon avis, c'est d'essayer d'être vivant, et pour être vivant, il faut parler et pour parler vraiment, il faut amener le silence dans sa parole, et amener le secret de sa vie dans cette parole sans le dévoiler, le faire juste vibrer. Il faut faire vibrer la peau de tambour d'un secret qu'on a dans le coeur, sans le dire, parce que ça serait l'anéantir et s’anéantir soi-même : le faire juste vibrer, c'est ce que j'appelle "risquer".

C. Bobin

20.12.19

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....
Moi je t'offrirai des perles de pluie
venues de pays où il ne pleut pas



..



Si tu viens pour rester

Si tu viens pour rester, dit-elle, ne parle pas.
Il suffit de la pluie et du vent sur les tuiles,
il suffit du silence que les meubles entassent
comme poussière depuis des siècles sans toi.
Ne parle pas encore. Écoute ce qui fut
lame dans ma chair : chaque pas, un rire au loin,
l’aboiement du cabot, la portière qui claque
et ce train qui n’en finit pas de passer
sur mes os. Reste sans paroles : il n’y a rien
à dire. Laisse la pluie redevenir la pluie
et le vent cette marée sous les tuiles, laisse
le chien crier son nom dans la nuit, la portière
claquer, s’en aller l’inconnu en ce lieu nul
où je mourais. Reste si tu viens pour rester.

Guy Goffette

16.12.19

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Où? Où va la flamme d'une torche quand un vent glacé l'a éteinte ? Au paradis ? En enfer ? Des lumières dans la nuit, des chandelles dans le vent.
S.King


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Parfois il tutoie la lumière quand il se perd dans les étoiles. Il a le cœur à la dérive dès qu'il entend le cri des vagues. Et il s'en va tout seul vers l'inconnu, quand la pluie voudra tomber pour mettre son rêve dans ce ciel noir où son envie va le trimbaler.
Parfois il parle à tous les vents de ses voyages dans l'oubli. Parfois il en oublie le jour quand la lune veut se coucher. Et il boit le sel à l'embrun quand son regard sait où se perdre. Il a le ciel dans son œil bleu dès que les vagues le font chialer
Tous les nuages gros de tempête, au petit jour, dans un grand vide, le ramèneront au port d'où son amour a foutu le camp

 JOËL GRENIER


15.11.19

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Elle sait les manques,
les chemins à rebrousse jeunesse,
les miroirs perfides, les carrefours, l’embuscade des sillons, tous les fléchissements.

Elle sait les traîtrises d’automne,
la lumière crue, la lumière nue qui appelle le corps par son âge.

Elle sait l’inconfiance malgré la violence des désirs.

Alors, elle voile la chute, protège l’intime, cherche la distance.
Elle masque la peur,
marche et sait qu’elle ne court plus.
La cruauté naturelle ne laisse aucun doute, la route est plus courte.

Pourtant, elle y boit toujours le soleil d’un trait.
Encore son pas réunit l’eau et le galet.

Doit-elle dire « je » quand elle parle d’Elle ?
A les voir se chercher,
je me dis qu’il faut du temps pour joindre les deux bouts d’une femme.

Ile Eniger




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"Et puis il a tiré. Deux coups. Un troisième, juste après. Cette fois sans trembler, sans que je sente rien venir. Son corps était raide de guerre. [....] Il a tiré sur la ville, sur le souffle du vent. Il a tiré sur les lueurs d'espoir, sur la tristesse des hommes. Il a tiré sur moi, sur nous tous. Il a tiré sur l'or du soir qui tombe, le bouquet de houx vert et les bruyères en fleur."
Sorj Chalandon

31.10.19

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....
Je lui dirai les mots bleus
ceux qui rendent les gens heureux

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Quand le soleil de plomb
se change en or
légère la feuille prend le large
pour éclairer la nuit d'automne

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Nous plongions nos mains dans le langage,
Elles y prirent des mots dont nous ne sûmes
Que faire, n’étant rien que nos désirs.
Cette eau, notre espérance.
D’autres sauront chercher à plus profond
Un nouveau ciel, une nouvelle terre.

 Y. Bonnefoy

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L'imagination, ça consiste à raconter les petits bouts de poésie qui nous sont offerts par le réel.
D. Pennac

30.10.19

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Nous reviendrons, un soir d’Automne, sur les derniers roulements d’orage, quand le trias épais des golfes survolés ouvre au Soleil des morts ses fosses de goudron bleu,
Et l’heure oblique, sur l’aile de métal, cloue sa première écharde de lumière avec l’étoile de feu vert.

Saint-John Perse

25.9.19

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fin de saison
en rangs serrés les tournesols
cessent le combat


Ev


Tu mérites un amour décoiffant, qui te pousse à te lever rapidement le matin, et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir.
Tu mérites un amour qui te fasse te sentir en sécurité, capable de décrocher la lune lors qu’il marche à tes côtés, qui pense que tes bras sont parfaits pour sa peau.
Tu mérites un amour qui veuille danser avec toi, qui trouve le paradis chaque fois qu’il regarde dans tes yeux, qui ne s’ennuie jamais de lire tes expressions.
Tu mérites un amour qui t’écoute quand tu chantes, qui te soutiens lorsque tu es ridicule, qui respecte ta liberté, qui t’accompagne dans ton vol, qui n’a pas peur de tomber. 
Tu mérites un amour qui balayerait les mensonges et t’apporterait le rêve, le café et la poésie.
Frida Kahlo


19.6.19

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Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le cœur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu à peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.

Aragon


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Tu m’as reçu comme le jour reçoit
les premières rumeurs de l’aube,
tu m’as dit que derrière le soleil
des poèmes prenaient racine, tu
m’as parlé d’oiseaux perdus,
de fleurs inapaisées, tu m’as dit
qu’une source jouait dans les replis
de ta mémoire – et je t’ai cru,

je t’ai suivi sous la neige qui
venait de tomber sur le jardin muet,
je me suis serré contre toi, sans
crainte, sans efforts, avec le souvenir
d’étreintes passées qui m’avaient
tant charmé, je suis entré en toi,
tu m’as reçu comme la nuit
reçoit le frisson des étoiles, comme
le silence appelle le silence jusqu’aux
frontières de l’échange, comme
tout se résout dans ce qui nous attend.


R.Rognet

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De chute en chute
de silence en silence
tu tends les mains en vain.
Les eaux se séparent
et tu tombes dans la poussière
du désert. Tu viens toujours
de naître.

De brûlure en brûlure
de soleil en soleil
tu tends la main en vain.
les cœurs se séparent
et tu tombes dans la matière
du vide. Tu viens toujours
de naître.

De rêve en rêve
de réveil en réveil
tu tends la main en vain.
Les vies se séparent
et tu tombes dans les abysses
de l'absence. Tu viens enfin
de naître.

Alain Suied

17.6.19

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Ciel. Miroir de perfection. Sur ce miroir tout au fond, c’est comme si je voyais une porte s’ouvrir. Il était clair, elle était encore plus claire.
Pas de clochers. Mais, dans toute l’étendue, l’heure de l’éternité qui bat dans des cages de buée

P.Jaccottet

14.6.19

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Vers le soir
Abandonne-toi
à ton double destin:
Habiter le coeur du paysage
Et faire signe
aux filantes étoiles

F.Cheng



11.6.19

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Dans une valise idéale 
on peut ranger tout l'univers
la troupe engloutie des étoiles
une seule fourmi
un seul amour

Dans un poème on peut ranger
tout le non-avenir
qu'on voudrait faire exister

Serge Pey


14.5.19

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Dernier Baiser,
Cri de couleur défiant l’orage.
La fleur a vécu
Elle sait qu’elle va mourir.

Mais les baisers de printemps
Sont remplis de promesses.
Le vert du blé se changera en or,
Le bleu éclipsera le gris
Et dans l’appel du soir,
Tache de souffle dans le ciel noir,
Persistera le mirage rouge
Du désir.

Ev

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Nous plongions nos mains dans le langage,
Elles y prirent des mots dont nous ne sûmes
Que faire, n’étant rien que nos désirs.
Cette eau, notre espérance.
D’autres sauront chercher à plus profond
Un nouveau ciel, une nouvelle terre.

 Y. Bonnefoy

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Quand le vent entre en transe
la fleur en perd la tête

7.5.19

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Toi qui sais
Parle-nous de lilas
Ou de magnolias
Nous qui retenons les noms
Sans saisir la voie du don
De la sève qui gonfle en secret 
            chaque grappe chaque pétale
Toi qui sais
Apprends-nous à être
Pure couleur pure senteur
Rejoignant de cercle en cercle
Toutes couleurs toutes senteurs
            dans l’abandon à la résonance
Toi qui nous renvoies 
            à notre nom
Apprends-nous à être
Racine de l’oubli
            et fleurs de l’absence

François Cheng

 

14.4.19

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De tes yeux aux miens 
le soleil s'effeuille  
De tes rêves aux miens 
la parole est brève
Le long de tes plis printemps 
l'arbre pleure sa résine
Et dans la paume de la feuille 
je lis les lignes de ta vie


Tristan Tzara

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Qu’on regarde au dehors, le dedans vous reprend.
On voudrait être au monde, on ne sait qu’échapper.
Et tous ceux-là qu’on croise et voudrait arrêter 
ont le pas trop rapide et sont pris par l’élan.

Qui parle des lointains évoque une autre vie.
Et c’est pour mieux tromper ce sentiment de n’être 
qu’en exil ici-bas, un voyageur peut-être 
mais qui ne pèse pas et reste sans appui.

Nous avons des manies de vivants qui s’absentent, 
qui pour prendre enfin pied s’accrochent à des leurres 
en faisant reculer l’horizon qu’ils s’inventent.

Partir est toujours une façon d’être là,
lever l’ancre encore un rêve de pesanteur,
et c’est pour aller plus loin qu’on ne s’en va pas.

M.Baglin

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Et si les mots s’avèrent parfois impuissants à communiquer un moment de « vraie vie », à faire partager ce qui est apparu comme une connaissance vive, puissent-ils du moins témoigner d’un immense désir de lumière partageable 

L.Gaspar

8.4.19

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S'il te faut des trains pour fuir vers l'aventure
Et de blancs navires qui puissent t'emmener
Chercher le soleil à mettre dans tes yeux
Chercher des chansons que tu puisses chanter
Alors...

S'il te faut l'aurore pour croire aux lendemains
Et des lendemains pour pouvoir espérer
Retrouver l'espoir qui t'a glissé des mains
Retrouver la main que ta main a quittée
Alors...

S'il te faut des mots prononcés par des vieux
Pour justifier tous tes renoncements
Si la poésie pour toi n'est plus qu'un jeu
Si toute ta vie n'est qu'un vieillissement
Alors...

S'il te faut l'ennui pour te sembler profond
Et le bruit des villes pour saouler tes remords
Et puis des faiblesses pour te paraître bon
Et puis des colères pour te paraître fort
Alors...

Alors tu n'as rien compris

J.Brel


7.4.19

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Je choisis de vous aimer en silence
Car en silence je ne trouve aucun rejet.
Je choisis de vous aimer dans la solitude
Car dans ma solitude, personne ne vous appartient, sauf moi.
Je choisis de vous adorer de loin
Car la distance nous protège de la douleur,
J'ai choisi de vous garder dans mes pensées
car dans mes pensées j'ai la liberté de décider
Je choisis de vous embrasser dans le vent
Car le vent est plus doux que mes lèvres
Je choisis de vous tenir dans mes rêves
Car dans mes rêves, il n' y a pas de fin

Jalaluddin Rûmi 


19.3.19

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Notre obstination d’aller dans la lumière.
Cette force que nous ne pouvons pas dénuder.
Tout ou rien.

Lorand Gaspar

13.3.19

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Ce qui doit être sera…
Quel est cet Autre dont je suis l’écho ? De quelle matière suis-je constituée ? Quelle est cette mémoire lointaine qui me rend si proche de tous ceux en désespérance d’une absence inconsolée ? Hier, en cherchant à relier les étincelles éparses de mes si nombreux absents, j'ai soudain cessé d'être en errance intérieure, pour accepter enfin de prendre pleinement ma place dans le chant du monde.
Ma place, qui est aussi celle de l'Autre... Dans cette nuit agitée qui a précédé ces mots tracés dans une nouvelle évidence, avec ce qui est en devenir d’être sens et affirmation de mes fondations originelles, j’ai enfin ressenti le sens premier du mot reliance.
Reliance... Non pas abandon de ce qui nous entrave, mais acceptation de se libérer de ce qui fut, ce qui aurait pu être, pour bâtir les fondations de ce qui sera.
Et c'est de cela, de ce sentiment d'appartenance-là, dont j'avais le désir de témoigner aujourd'hui, par ces quelques mots adressés à tous ces Autres, connus ou inconnus, qui constituent la trame de notre Humanité en marche.
Ainsi, ce qui doit être sera….bientôt!

Sarah Oling

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Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te révolte pas, il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme le rappel d’un départ nécessaire...
Éloigne-toi lentement, lentement, sans larmes ; n’oublie rien ! Emporte ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice qui t’a rendu la vie moins amère ; n’oublie pas ! Va-t’en parée, va-t’en douce, et ne t’arrête pas le long de la route irrésistible, tu l’essaierais en vain, – puisqu’il faut vieillir ! Suis le chemin, et ne t’y couche que pour mourir. Et quand tu t’étendras en travers du vertigineux ruban ondulé, si tu n’as pas laissé derrière toi un à un tes cheveux en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un à un usés, si la poudre éternelle n’a pas, avant ta dernière heure, sevré tes yeux de la lumière merveilleuse – si tu as, jusqu’au bout gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, dors heureuse, dors privilégiée

Colette

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C'est tout ce que nous aurions voulu faire et n'avons pas fait,
Ce qui a voulu prendre la parole et n'a pas trouvé les mots qu'il fallait,
Tout ce qui nous a quittés sans rien nous dire de son secret,
Ce que nous pouvons toucher et même creuser par le fer sans jamais l'atteindre,
Ce qui est devenu vagues et encore vagues parce qu'il se cherche sans se trouver,
Ce qui est devenu écume pour ne pas mourir tout à fait,
Ce qui est devenu sillage de quelques secondes par goût fondamental de l'éternel,
Ce qui avance dans les profondeurs et ne montera jamais à la surface,
Ce qui avance à la surface et redoute les profondeurs,
Tout cela et bien plus encore,
La mer.

J.Supervielle (oublieuse mémoire)

8.2.19

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Que dire de ce désir
Si lent
Si long
Né dans l'inné des profondeurs
Surgi, oui
Presque innocent
Et invisible
Indivisible aussi

Que dire au désir né
Son aube est dans ta main
Joyau brillant
Mais balle aussi
Pour jongler fort et haut

Que dire de ce désir
Tenu au loin
Mais fier encore
Il te regarde
Te cueille sans te prendre jamais
Il est présent
Ange tentateur et démon protecteur
Lui, c'est toi

Que dire, dis-moi, que dire
Au désir qui transpire en déluges secrets
Campé là sans conquête
Et doux, si doux à tant vouloir de toi

L'appeler de ton nom
L'apaiser de ton rire
L'apprivoiser à ton sourire
Et lui dire au creux de ses paumes sauvages
Un mot de feu, de joie et de douleur

Viens....


 Leïla Zhour

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Et nous n'échangerons pas
Le quartz d'ici
Contre les diamants du ciel

Ici la vie vécue
Ici le rêve perdu
Ici le chant enfoui
Ici le rythme rompu
Que nous avions jetés au vent
-à quel âge ingrat?

Que les cristaux de roche
Ont conservés intacts

A notre insu


François Cheng

17.1.19

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Un simple souffle, un noeud léger de l'air,
une graine échappée aux herbes folles du Temps, 
rien qu'une voix qui volerait chantant
à travers l'ombre et la lumière,

S'effacent-ils : aucune trace de blessure.
La voix tue, on dirait plutôt, un instant,
l'étendue apaisée, le jour plus pur.
Qui sommes-nous, qu'il faille ce fer dans le sang ?


Philippe Jaccottet


15.1.19

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Je fore,
Je creuse.

Je fore
Dans le silence

Ou plutôt
Dans du silence,

Celui qu’en moi
Je fais.

Et je fore, je creuse
Vers plus de silence,

Vers le grand,
Le total silence en ma vie

Où le monde, je l’espère,
Me révélera quelque chose de lui.

Guillevic


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C’est juste ce qu’il faut d’or pour attacher le jour à la nuit, cette ombre (ou ici cette lumière) qu’il faut que les choses portent l’une sur l’autre pour tenir toutes ensemble sans déchirure. C’est le travail de la terre endormie, une lampe qui ne sera pas éteinte avant que nous ne soyons passés.

Philippe Jaccottet

14.1.19

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De quoi le temps te change-t-il ?
Enfant, tu restais muet devant le canevas d'une araignée la neige clandestine venue de nuit à pas de loup, de feuilles mortes
Aujourd'hui en tête à tête avec ta fenêtre tu écris des mots dont tu fais provision de clarté
Ton cœur ne cesse de battre semelle au seuil de chaque jour
La rosée te prête ses yeux pour lire dans le ciel sans ride et dans les mains loyales de la terre ce qu'a d'inouï
Cette humble vie.

G.Baudry


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"Dans le sud, on offre le linge au vent pour lui tenir compagnie, les voiles lui piquent une traversée"
Erri De Luca


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11.11.18

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Le voyage des corps est silencieux.
On dirait des oiseaux sans un bruit
qui glissent sur la vitre. Une main
les accompagne parfois, un geste.
La peau est bleue.

Le temps s'est arrêté. Le cœur bat:
il remplit la chambre. Le souffle
cherche le souffle, les visages
sont au bord de l'oubli.
 Retiens-moi, dit la voix, garde-moi
dans ta soif, deviens l'instant qui brûle,
le vide qui me commence.
Fais tomber les images.

Elle parle. On n'entend pas.
Les corps n'ont plus de bouche.
Ils flottent, mais il n'y a pas d'eau.
De l'air, peut-être, une lueur
sur la vitre. On ne voit pas.

J.Ancet

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Qui tu te rêves entoure-le de grands murs
Puis, où le jardin est visible
Depuis la grille de la porte
Plante les fleurs les plus joyeuses,
Pour qu’on t’imagine ainsi.
Là où personne ne le voit ne mets rien.
Fais des parterres pareils à ceux des autres,
Que les regards puissent entrevoir
Ton jardin comme tu leur montreras.
Mais où tu es toi-même, sans que jamais personne ne le voie
Laisse les fleurs qui du sol grandissent
Et laisse les herbes naturelles prospérer.
Fais de toi un être double bien gardé;
Et que quiconque voit et regarde ne puisse plus
Savoir de quel jardin tu es –
Un jardin ostensible et réservé,
Derrière lequel la fleur native touche
L’herbe si pauvre que toi-même à peine ne la vois.

Fernando Pessoa